DOSSIER

28 février 2013

La Porte du Paradis : l’Ouest, le vrai, l’onirique…


En salles : Il est des films dont il est très difficile de parler. Parce que mythiques, inaccessibles, plus grands que le cinéma, bigger than life. Il était une fois en Amérique, Apocalypse Now, Barry Lyndon, Huit et demi, L'Eclipse, 1900 ou Love Streams en font partie. Et puis cette satanée Porte du Paradis... 

Imaginez : à sa sortie France, en mai 1981, tout de suite après sa présentation à Cannes, je m'étais dit qu'il me serait impossible de voir ce film - maudit avant même d'être entré dans l'histoire du cinéma. Plus de 30 ans après, c'est le film de Michael Cimino que j'ai le plus vu – 11 fois !! Et dans toutes ses versions, des plus tronquées aux plus intégrales. Miracles du cinéma, « miracles are possible », comme l’a dit Cimino lui-même lorsqu’il est venu présenter sa réédition à Paris en février. Alors, cette Porte du Paradis, c'est quoi ? Tout d'abord, courez voir la magnifique copie définitive (3h36 !) supervisée par Michael Cimino himself, que ressort actuellement Carlotta – pour les Parisiens, c'est au Max Linder que ça se voit, et pas ailleurs !!


Le 2001 du western

A partir d’un scénario datant de 1974, refusé par plusieurs studios, très librement inspiré d’un conflit opposant grands éleveurs et immigrants du Wyoming, au début des années 1890, Michael Cimino, tout juste sorti du triomphe de Voyage au bout de l’enfer s’empare de ce sujet, peu flatteur à l’heure de reaganisme naissant. Pour le découper en 3 sections : en 1870, un prologue à Harvard, qui rassemble quelques-uns des protagonistes ; puis la Johnson County War de 1890 ; enfin, un épilogue très court, sur un yacht, en 1903. Pas de dramaturgie ou de narration romanesque. Non : La Porte du paradis est construit selon une composition par motifs, rimes, notes, rythme. Comme une superposition de 3 blocs narratifs, a priori indépendants, aussi indépendants que ceux de 2001, par exemple. C’est dire leur importance. C’est dire aussi l’étonnement que peut susciter au premier abord ce quasi western expérimental ! Une expérience sensorielle, visuelle, une plongée dans un passé reconstruit avec mélancolie.

Soufflé par l’ambition

C’est à partir de cette reconstruction fantasmatique que Cimino atteint la vérité d’une époque.! Dans son souffle, cette fresque emporte tout. Notamment ses morceaux de bravoure – les discours de fins d’études, les mouvements de danse estudiantin sur Le Beau Danube Bleu, les valses au dancing Heaven’s gate, l’attaque des mercenaires, l’encerclement de la cavalerie…- tous organisés autour du motif récurrent du cinéma de Cimino : le cercle, la ronde. Et à la revoyure, on est soufflé par l’ambition du film, sa tenue, sa beauté, son lyrisme, le tout sans effets numériques – inconcevable aujourd’hui. Car derrière cette fresque se tapit un drame intimiste, contemplatif et mélancolique, celui d’un amour impossible entre cette femme et ses deux hommes, celui d’une caste repliée sur ses privilèges à rebours de ses idéaux d’éducation et de progrès, celui des migrants impossibles à consoler, celui d’un homme enfin, qui contemple les ruines de son existence.

Autant en emporte la caméra

Film parfait, donc ? Non, on y relèvera des longueurs. Des incohérences. Et des zones d’ombre. Le personnage principal, James Averill, reste ainsi une énigme. Pourquoi devient-il marshall, malgré son ascendance et sa fortune ? Quels sont les ressorts de son amitié avec Nate Champion (C. Walken) ? Isabelle Huppert dit ainsi de lui qu’elle ne le comprend pas, et qu’elle ne le comprendra jamais. On trouvera également des incohérences chronologiques, mais qui ont pour effet de dilater le temps, peut-être le seul sujet qui intéresse Cimino dans son projet. Mais peu importe : la puissance romanesque emporte tout sur son passage, autant en emporte la caméra !

Tonalité crépusculaire pour un final fizgeraldien

Bref, ne passez pas à côté de cette Porte. Film total, film somme, monument à lui tout seul, dans lequel Cimino jette ses derniers feux. Dans lequel il donne tout. Une ronde du temps, qui fait valser les paysages sublimés du Montana, les migrants du Nouveau monde, les étudiants de Harvard plein d’illusions, les tonalités nietzschéenne, shakespearienne et dostoievskienne de certains personnages. Personnages incarnés par le who’s who du meilleur des acteurs anglophones de l’époque : John Hurt, Jeff Bridges, Sam Waterston, Brad Dourif, Christopher Walken et un Kris Kristofferson aussi impavide que son personne l’exige. Sans oublier quelques jeunes pousses : Mickey Rourke. Peu de personnages féminins, excepté Isabelle Huppert, alors en pleine ascension – elle venait de tourner avec Pialat et Godard…Et rien que pour son final mélancolique, sur un yacht, à Newport, ne passez pas à côté de ce film. Tel un Gatsby avant l’heure, Averill trône sur son yacht, ruminant son passé aussi évanescent et incandescent qu’une cigarette….Et qui éclaire d’une tonalité crépusculaire ce néo-western dont le slogan choisi par Cimino pour sa version US était : « Ce qu’on aime dans la vie, ce sont les choses qui s’effacent ».

Travis Bickle
 

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