Dossier

mardi 21 février 2017

Thierry Frémaux : "Lumière, c’est Rossellini ; Méliès, Fellini"

En salles : Qui de neuf au cinéma ? Lumière ! Depuis le 25 janvier dernier, sur les écrans, les frères Lumière illuminent les salles obscures, Lumière ! L’aventure commence. Grâce à Thierry Frémaux, son équipe de l’institut Lumière de Lyon, c’est tout un pan de l’origine du cinéma qui nous est révélé ici : magnifique restauration, respect du format original, foisonnement d’images commentées avec précision, amour et pertinence par Thierry Frémaux lui-même (lire notre compte-rendu du coffret Lumière !).



Ne manquez pas ce festin qui nous place, spectateurs du XXIe siècle dans le même état que ceux qui ont découvert pour la première fois le cinéma en 1895 : surpris, éblouis, émerveillés. Thierry Frémaux racontait avec volubilité son aventure Lumière aux Fauvettes le 6 février dernier à Jean-Pierre Lavoignat. Cineblogywood vous en donne le compte-rendu. Action !

Jean-Pierre Lavoignat : Comment avez-vous découvert le film sur la sortie des usines Lumière ?
Thierry Frémaux :
C’était en juin 1982, à l’institut Lumière. Voir ça la première fois, quand on est cinéphile, c’est comme naître une 2e fois. Il avait été tourné à 50 mètres de là. J’ai eu comme un choc. J’ai demandé alors à Bertrand Tavernier – je ne le connaissais pas encore, c’est là qu’on a fait connaissance – s’ils avaient besoin de bénévoles à l’Institut. Je ne suis jamais reparti. J’ai toujours pensé que ce n’était pas tombé sur moi par hasard. C’était là mon destin de cinéphile lyonnais qui allait devoir faire découvrir les films Lumière !

A partir de quel moment vous êtes-vous dit qu’il fallait revoir ces films en salles et les partager avec le public ?
Quand j’ai vu que les premiers invités de l’institut -  Kazan, Mankiewicz, etc – étaient saisis. La littérature, la musique, la peinture, on ne sait pas quand ç’a été inventé, et on ne saura probablement jamais. Le cinéma, n’en déplaise aux Américains et à quelques Parisiens, on sait !
 
Rue du Premier film !!
Le quartier dans lequel Lumière, qui n’est pas un pseudo, s’appelle Monplaisir ! Et un môme me dit un jour : "Et en plus, il l’invente rue du Premier film !". Un autre m’a dit : "Le premier film tourné à Lyon, c’est l’entrée du train en gare de La Ciotat". C’est là qu’on s’est dit qu’il fallait faire un travail pédagogique spécial sur ces films ! Moi-même, j’ai fait l’apprentissage auquel je vous invite. Dans mon film, on ne voit qu’une centaine de films Lumière. Au début, je pensais que c’étaient des films ethnologiques, techniques, matériels. La première photo de Niepce n’est pas géniale. Mais l’inventeur de la photographie n’est pas un grand photographe.

Alors que Lumière est un grand cinéaste ?
 Lumière est le dernier des inventeurs – il faut rendre hommage à tous ceux qui l’ont précédé. Il ne s’est pas réveillé un matin en disant : "Je vais inventer un truc qui s’appellera le cinéma". C’était un long processus. Il est devenu par la suite un véritable inventeur. A la fin de sa vie, il voulait inventer le sel en couleurs. Il disait : "Le sel est blanc, le riz est blanc, et quand on sale son riz, on ne voit pas ce qu’on fait !". Il avait déclaré que [le cinéma] était une invention sans avenir – il l’avait dit pour éloigner Méliès. Or quand vous produisez 1500 films, c’est que vous vous en préoccupez un peu ! Quand il arrête le cinéma, il dit qu’on l’a laissé aux artistes. Mon film est donc destiné à dire que ce sont aussi des films d’artistes. Quand il fait sa première projection devant les scientifiques à Paris le 22 mars 1895, il fait une communication cinématographique qui porte sur le cinématographe, "les images animées" et sur "l’état de nos travaux sur la photo en couleurs". S’il arrête le cinéma, c’est pour inventer la photographie en couleurs, les autochromes. Il a donc fait ce qu’il avait à donner. Après lui, Gaumont, Pathé, emmènent le cinéma ailleurs.



On évoque souvent Lumière comme ancêtre du documentaire, et Méliès comme celui de la fiction.
Mais le partage Lumière-documentaire Méliès-fiction n’est pas le bon. Lumière n’était pas le Monsieur Jourdain du cinéma qui en faisait sans s’en rendre compte. Lumière, c’est Rossellini, Méliès, Fellini. Lumière, c’est le monde tel qu’il est et qu’on restitue – une tradition qui va jusqu’à Bresson, Renoir, Kiarostami, Kechiche, Pialat, Cassavetes. Méliès, c’est prendre le monde pour le réinventer, Hollywood, Fellini. Ce n’est pas une opposition : c’est une addition ! Il est drôle que mon film soit sorti en même temps que La La Land : deux visions du cinéma, deux cinémas qu’on aime !
 
Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans la réalisation du film : le choix des films ?
Je montrais beaucoup les films Lumière à Lyon - et à l’étranger avec Tavernier, notamment aux Etats-Unis. John Lasseter, l’auteur de Toy Story, est un grand fan des films Lumière. Je connais très bien environ 800 films, que j’ai vus des dizaines de fois. Il y a des trucs qui ne se voient pas tout de suite. Je pensais qu’il fallait, pour un film sortant en salles, expliquer par la voix off. Comme dans un musée. Sans cela, une heure trente de films Lumière, vous vous dites : "C’est formidable, c’est intéressant", tout en vous embêtant un peu !

 
Dans votre livre Sélection officielle, vous racontez que Michael Jackson est venu soir les films Lumière à Lyon.
En fait, Michael Jackson avait un énorme problème : dès qu’un concert de lui était annoncé, il n’y avait jamais de réservations, parce que les gens n’y croyaient pas et pensaient que c’était faux ! Il était donc obligé de venir un mois avant pour lancer les réservations ! Il est donc venu faire une conférence de presse à l’institut Lumière pour annoncer une série de concerts à Gerland. Je lui ai organisé une projection d’une vingtaine de minutes des films Lumière. Il a donc quitté ses lunettes noires et a adoré ! On était en 1996 ou 1997. Et c’est là que je me suis rendu compte à quel point ces films faisaient effet sur les spectateurs. Pour beaucoup, c’est un peu la grotte Chauvet – découverte en 1995, l’année du centenaire du cinéma, le premier moment où l’homme s’est représenté lui-même. La grotte Chauvet aura toujours 25.000 ans d’avance, mais c’est la même chose que le cinéma des Lumière !

Où étaient conservés les films Lumière ?
Louis Lumière avait gardé beaucoup de choses à l’usine Lumière. En 1946, deux ans avant sa mort, Georges Sadoul – un des lumiéristes de toujours, c’est-à-dire tous ceux qui ont adoré les films de Lumière, comme André de Toth, ce cinéaste borgne de Hollywood, qui avait fait L’Homme au masque de cire en relief, mais qu’il ne pouvait pas voir ! Il disait : "Beethoven était bien sourd...". Sadoul, donc, avait demandé à Louis Lumière où étaient les films. Ils ont commencé à ce moment-là un processus pour les déposer à la Cinémathèque française.  Sur 1422 films, on en a 1417. Quand on sait que le muet a disparu à 70%... Le premier patrimoine de l’histoire du cinéma est donc intact.

 
Pourquoi ne sont-ils jamais sortis en salle ?
Et s’ils ne sont jamais sortis en salles, c’est que chacun avait ses salles ! Gaumont, Pathé, etc. Lumière aussi. Donc, chacun passait ses propres films. Les séances duraient 30 minutes. Une dizaine étaient montrés à chaque séance. A partir de ce moment, Edison a dit : "Le Français est fou : on ne sait pas si tout le monde a payé sa place". Pour lui, pour voir une image, il fallait payer. Très américain. Pour Lumière, il fallait faire sortir l’image de la boîte pour partager collectivement les émotions. Edison aurait pu techniquement le faire, mais il n’en a pas eu l’idée. Lumière a eu la bonne idée. C’est ce qui fait qu’on y va toujours et qu’on a envie d’y aller. Même si aujourd’hui on peut regarder des images d’une autre manière, sur une montre, un smartphone, etc. Depuis, il y a eu quelques séances événementielles, notamment par Langlois. Notre idée, c’était de faire des films Lumière un film Lumière. J’adorerais voir ça avec les films de Méliès !  Ad Vitam a tout de suite vu l’intérêt de le projeter en salles. On voulait jusque que le film sorte symboliquement en salles, sans être ridicules.

Et qu’allez-vous faire de tous ceux qui ne figurent pas dans le film actuel ?
Il y a de quoi faire trois longs métrages. Il y a encore de très belles choses. Et des choses moins bien ! On pourrait très bien imaginer un chapitre "Films nuls". Quand vous voyez pour la 17e fois le défilé de l’armée allemande...

 
Je ne me lasse pas des soldats espagnols qui dansent !
Almodovar m’a aidé sur ce film. Il m’a dit que c’était une Jota.

Quels sont vos films préférés ?
La sortie de l’usine, car le premier personnage, c’est le peuple. Le cinématographe, ça veut dire "Ecrire le mouvement". La sortie de l’usine, c’est un cortège. Donc, il n’y a pas un photogramme semblable à l’autre. Chaque image est différente de la précédente. C’étaient les ouvrières et les ouvriers de l’usine. C’est beau, parce que le film annonce le XXe siècle comme siècle de la foule. J’étais très ami avec Francis Lacassin, l’éditeur de Jack London. Il disait que la ruée vers l’or constituait le deuxième mouvement migratoire de l’homme le plus important, après les croisades. Et je rajoute : le troisième, c’est le cinéma. A un moment, les gens se sont mis à aller au cinéma, partout dans le monde ! Méliès commence et tout le monde s’y met, sans aucune notion de protection.

D’autres films que je trouve très beaux : les ouvriers qui fabriquent le goudron, cela fait penser à la photographie des années 20. La petite fille qui court à la fin du programme sur le Vietnam est une pure merveille ! Yann Moix disait quelque chose de très juste à propos de la puissance des films quand ils ne sont pas datés par des costumes. Et cette scène ne date pas le film. Du coup, ce film est éternel. Quand j’ai montré ce film à Scorsese il y a des années, on ‘est mis à parler d’une autre petite fille : celle qui fuit le napalm, pendant la guerre du Vietnam. Entre ces deux films – la sortie des usines et la petite Vietnamienne – il y a le XXe siècle. Lumière est parvenu à capter un moment de l’humanité, qui pensait que le monde allait être superbe. Lumière filme avec la même tendresse ses enfants que ceux du reste du monde. Mais cela cesse, car Lumière perd un enfant, la guerre de 14 arrive, et tout s’arrête. Lumière est parvenu à capter un moment de l’humanité en route pour le bonheur. Un moment dans lequel on ne décèle rien des horreurs de la suite, Auschwitz.
 
Travis Bickle


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