Dossier

mercredi 12 avril 2017

L’Homme aux mille visages : arnaque et corruption à l’ibérique

En salles : Après le succès-surprise estival de 2015 La Isla minima, le cinéaste espagnol Alberto Rodriguez revient avec L’Homme aux mille visages (El hombre de las mil caras) une fresque explosive au titre énigmatique, en forme de clin d’œil à Lon Chaney, cet acteur muet roi du travestissement. Tout en continuant de dénoncer les failles des dirigeants de son pays, il donne ici libre cours à une maîtrise narrative pour livrer une fresque exceptionnelle aux allures de thriller, sur l’arnaque, la corruption et la manipulation. Pour le plus grand plaisir du spectateur.


L’Espagne contemporaine au crible

Francisco Paesa, ex-agent secret, homme de l’ombre et à tout faire de divers groupuscules, est engagé par l’Etat espagnol pour mettre la main sur Luis Roldan, directeur de la Guardia Civil, poursuivi pour corruption. Débute alors une véritable chasse à l’homme, de Madrid à Paris, en passant par Bangkok, où se croisent agents espagnols, membres de l’ETA et du GAL, police française, industriels et politiciens véreux et trafiquants en tous genres. Le tout sur dix ans à la fin des années 1990. Moyen pour le principal protagoniste de se jouer de l’Etat espagnol qui l’avait trahi par le passé.
 
Les codes des séries TV

Avec L’Homme aux mille visages, Alberto Rodriguez creuse le sillon entamé par Grupo de Elite (la corruption pendant l’Exposition Universelle de Séville en 1992) et La Isla minima (les errements et compromissions de la transition démocratique post-franquiste). A l’instar du cinéma italien ou américain, il emprunte aux séries TV les codes esthétiques et narratifs : tempo, twists, musique, découpage. D’où la formidable impression d’efficacité, de brio et de maîtrise narratives qui s’en dégagent. Et surtout de limpidité pour une histoire complexe, à rebondissements.
 


Terrain de jeu fictionnel et documentaire

Ce faisant, il prendrait le risque d’une mécanique extrêmement bien huilée – ce qui serait déjà bien. Où en est, par exemple, le cinéma français sur ces thématiques politiques et sociétales ? Pour un Chez nous de Lucas Belvaux ou un Carlos d’Olivier Assayas, combien de films français ont-ils abordé d’un point de vue politique et historique la période contemporaine ? Or la grande force de cet Homme aux mille visages est de se baser sur des personnages d’hommes seuls, isolés, volontairement ou non, comme les deux enquêteurs de La Isla minima.

Bluffant

Autre point fort du film : tout est raconté du point de vue d’un personnage secondaire, surnommé le pilote, pour donner du crédit et de la véracité au récit. Ultime paradoxe d’un brillant pamphlet qui s’appuie sur une gigantesque manipulation pour évoquer la vérité d’une époque et d’un pays ! Certes, on peut imaginer à regret ce qu’un Mankiewicz aurait pu créer à partir d’un tel matériau. Mais on ne peut qu’être bluffé par une fiction qui s’alimente du réel pour créer un formidable jeu de manipulation. Donc de mise en scène.
 
Travis Bickle
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